jeudi, 26 décembre 2019 22:18

L'abattement de l'école coranique, une responsabilité partagée

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L'éducation et l'enseignement coranique a été introduite au Sénégal au 10 ème siècle à une époque où les royaumes traditionnels profanes des «  ceddo » détenaient le pouvoir sur l'ensemble du pays. C’est en 1603, que naquit à Pire, l’Université de Pire Saniakhor, se positionnant comme le pôle du savoir le plus prestigieux dans tout le continent noir africain, au même titre que les célèbres universités d’Al- Zaytouna de Tunis, d’Al-Qarawiyine (de Fez) ou d’Al-Azhar du Caire. Le comble du paradoxe c'est qu'aujourd'hui, au moment où le Sénégal obtient  des classements plus qu’honorables de ses différents candidats aux concours de récital du Coran à travers le monde, prouvant ainsi le dynamisme du système de l'éducation et l'enseignement coranique et son aptitude à offrir une réussite pédagogique certaine, la langueur de ce système et sa mise sous l'étiquette de la médiocrité, voire du danger ne cessent de gagner du terrain

 

Il y a un peu plus d'un mois dans la bourgade de ndiagne (région de Louga) Serigne Khadim Gueye, maitre coranique au daara  « miftâhoul Mounâ » (Clé des vœux exaucés), était arrêté par les éléments de la gendarmerie de Koki sur le motif invraisemblable de pratique esclavagiste et celui de mauvais traitement sur des enfants taalibés qu'il enchaînait avec des fers aux pieds. Cet incident a été à la base d'une vive polémique autour de l'enchaînement aux pieds des élèves à l'école coranique, et du caractère humiliant et rétrograde ou non d'une telle pratique au vu de la norme en matière d'éducation, aujourd'hui en 2019. Le 27 novembre dernier le maître coranique fut ainsi condamné à deux ans de prison dont deux mois ferme lors d’une première comparution. Le verdict final prononcé le 4 décembre verra ce dernier finalement écoper de deux ans de prison avec sursis. Une sentence prononcée dans un climat de forte mobilisation en faveur du maître coranique impliquant le khalife général des mourides en personne. Il est important, lorsque l'on considère l'ampleur qu'a pris le traitement médiatique de cette affaire et ses répercussions inouïes sur l'opinion, mais aussi sur l'image déjà négative des daaras et sur celle encore plus altérée du système éducatif sénégalais en général, de rappeler que cet échec, qui est la conséquence d'une désinvolture collective, est celui de tous.

 

Tout d'abord il convient d'évoquer un point important. En effet il n'est pas besoin d'être un fin observateur pour se rendre compte de l'étendue de la mauvaise représentation dont l'enseignement dans les daaras font l'objet aujourd'hui. Cependant et au-delà d'une méconnaissance manifeste des principes et méthodes du système de l'éducation et l'enseignement coranique, les raisons diverses qui se cachent derrière ce sentiment anti-daara, quel quelles soient, n'expliqueront jamais la mauvaise foi de la part d'une partie de l'opinion, exprimée de manière sournoise et certaine à travers l'assimilation de l'enchaînement aux pieds des élèves taalibés à une pratique esclavagiste. Car avec différentes autres méthodes, l'enchaînement aux pieds fait partie d'un ensemble de principes et de règles établis dans le système de l'éducation et de l'enseignement coranique, appliqués spécifiquement à une catégorie d'élèves et dont l'objectif premier reste la préservation des conditions d'un apprentissage progressif. C'est une solution pédagogique contextuelle qui procède de l'application du principe de dissuasion. C'est un procédé connu et reconnu dans le milieu de l'éducation et l'enseignement coranique qui a toujours accompagné l'encadrement des élèves.  Toutefois à l'image de toute autre méthode à visée pédagogique, l'enchaînement aux pieds demeure une réponse perfectible, et peut et doit être améliorée dans l'intérêt de tous. Mais cette amélioration n'offrira aucune garantie de réussite si elle n'est pas menée avec sérénité, dans des conditions qui préserveront dûment  la dignité et la respectabilité des maîtres coraniques et des parents d'élèves.

 

L'abattement des daaras ainsi que la mauvaise représentation que la majorité des sénégalais se font aujourd'hui de l'éducation et l'enseignement coranique en général, et dont les symboles perceptibles se sont davantage révélés dans l'affaire du maître coranique de Ndiagne, Serigne Khadim Gueye, résultent d'une précarisation et une fragilisation du système des daaras qui ne date pas d'aujourd'hui. Les principaux responsables de cette dépression de l'école coranique sont à la fois les maîtres coraniques, l'État, les parents d'élèves et la société. S'agissant ainsi des maîtres coraniques, il faut que rappel leur soit fait avec intelligence habileté que, quelque soit la volonté, la détermination et le niveau de compétences et de maîtrise dont ils pourront faire montre, ils devront relever des défis importants tels que ceux d'humilité, d'initiatives, d'intelligence ou d'ouverture. En acceptant, par exemple, que si aujourd'hui l'enchaînement aux pieds des élèves taalibés, en tant que démarche pédagogique, ne reflète aucune pertinence aux yeux de l'opinion, c'est que les temps ont changés, et que s'ils veulent promouvoir l'école coranique et son système d'éducation et d'enseignement aujourd'hui en 2019, ils ne peuvent pas le faire en adoptant le choix stérile de demeurer sourds aux interpellations et exigences de leur époque. 

 

En ce qui le concerne, l'état a jusqu'ici toujours eu une posture inégalitaire sur la question de l'éducation et l'enseignement coranique malgré les projets initiés par les gouvernements successifs (PARRER, PAMOD) . l'État a failli dans la prise en charge des daaras. Il doit corriger cette erreur en veillant à ce que les conditions pour une éducation de qualité dans les systèmes de l'enseignement général et celui de l'éducation et l'enseignement coranique, soient les mêmes. Pour ce qui est de la société, à l'image des parents d'élèves, celle-ci a toujours transmis inconsciemment à ses enfants, de même, une image négative de l'éducation et l'enseignement coranique. Instinctivement lorsque la société veut corriger son enfant, la mesure coercitive la plus importante consiste à lancer à ce dernier : " si tu n'arrêtes pas tu ira au daara", insinuant ainsi qu'une fois au  daara l'enfant perdrait tous ses privilèges, en particulier en termes de protection et d'amour. Un enfant qui entend sans cesse cette menace et qui parallèlement peut voire toute la bienveillance qui entoure les enfants qui sont dans l'école publique, n'a pas besoin qu'on lui fasse un dessin pour se faire une opinion toute faite qui le prédispose à reconnaître ainsi que dans l'histoire, il y a , d'un côté, les bons représentés par le système de l'école publique et d'un autre côté les mauvais incarnés par les daaras.

 

Abdourahmane Babou

Lu 586 fois Dernière modification le jeudi, 26 décembre 2019 22:44

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